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Shunga est avant tout le résultat d’une belle rencontre : celle d’un artiste japonais agoraphobe, Katsukazan, et le directeur artistique d’une toute jeune maison d’édition alsacienne. C’est Giuseppe Manunta, grand amateur et créateur d’œuvres érotiques, qui a réussi à persuader le jeune auteur de s’atteler au projet de Shunga, avec la complicité et l’appui de Masami Fukami, l’amie de Katsukazan, lui servant de lien avec le monde extérieur. L’idée consistait à réaliser un manga en s’inspirant du style d’un graveur célèbre, pour en faire une histoire à destination des Européens. Katsukazan ne sort pour ainsi dire jamais, ou bien la tête couverte d’un casque pour se protéger de la lumière et du bruit, et vit de ses contributions à des mangas ou des jeux vidéo ; il s’est donc lancé dans l’aventure du roman graphique, nouvelle pour lui, de la création d’un univers vu à travers le prisme d’un peintre célèbre pour ses vues de paysages, éloigné dans le temps, dans un style coquin et qui plus est, avec une héroïne féminine.
Le résultat nous plonge dans le Japon des années 1870, où une jeune institutrice, Uyiko, parce que son dégoût de la chair lui a valu de se faire renvoyer par son époux, se réfugie chez sa cousine Stami à Kawasaki. Stami est geisha et va essayer de comprendre et d’aider sa protégée, à travers une série d’expériences érotiques qui culmineront le jour de la fête de la fertilité.
On ne peut que s’incliner devant la beauté de ce roman graphique, dont certaines pages sont des transpositions littérales d’estampes dans lesquelles se fondent harmonieusement les personnages avec un raffinement et une maîtrise de l’aquarelle confondants. L’intrigue ménage quelques surprises qui retiennent aisément l’attention du lecteur, mais ce dernier est constamment attiré par les détails de chaque case, que ce soient les motifs subtils des kimonos, l’agencement des intérieurs ou les volutes des reflets dans l’eau. L’exercice consistait à s’emparer de l’univers d’un peintre et d’inventer une histoire à partir d’un choix d’œuvres ; Katsukazan s’est visiblement senti très à l’aise, en mixant des légendes et traditions anciennes à son imaginaire propre (saupoudré des fantasmes de Giuseppe Manunta, semble-t-il…). De cette commande préalable, il ressort que l’artiste a du style : son style. On est impatient de voir de nouvelles créations.

POUR EN SAVOIR PLUS :
La fiche de présentation sur le site de l’éditeur.
Sur les Shunga, gravures érotiques japonaises.
Sur la fête de la fertilité de Kawasaki, le Kanamara matsuri.
Scénario, dessin et couleur : Katsukazan
Pages : 58 + interview
Genre : Érotique
Public averti > 18 ans
Sortie : 2 décembre 2020
Éditeur : Félès
ISBN : 9782956781493
Note : ***
L’AUTEUR :
Katsukazan est né en 1988 à Funabashi, au Japon. Atteint de troubles du spectre autistique, il vit actuellement à Tokyo, soutenu par sa famille et son amie Masami. Sa grande imagination visuelle l’a porté vers le dessin et l’illustration numérique et classique. Il a ainsi pu participer à la réalisation de plusieurs séries populaires manga, et a même pu exercer ses talents dans l’industrie du jeu vidéo. Katsukazan, (qui signifie Volcan actif), est un auteur très renfermé et agoraphobe. Il ne nous a pas permis de révéler son vrai nom. Mais nous avons réussi à le convaincre de nous accorder un bref entretien par le biais de Masami.

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