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Des souris et des hommes (Dautremer et Steinbeck)

Des fourmis et une femme

Après le sublime livre en papiers découpés Midi pile paru fin 2019 (très vite épuisé mais à nouveau disponible), on attendait avec impatience le nouvel opus de Rébecca Dautremer, merveilleuse créatrice aux talents multiples dont chaque nouveau projet révèle son lot de surprises. À la joie de découvrir, en temps et en heure, une nouveauté pour les fêtes (alors que la dame aurait pu prendre un peu de temps pour se reposer, après le travail de titan fourni pour la réalisation de l’ouvrage précédent), s’ajoute l’étonnement devant le format du volume : il s’agit de l’adaptation de l’un des monuments absolus de la littérature, à savoir Des souris et des hommes de John Steinbeck, mince opuscule concis et précis, alors que l’objet-livre proposé par Rébecca Dautremer pèse son poids. On s’interroge : le professeur de français nous avait-elle fait lire une version édulcorée du chef-d’œuvre, oh trahison !? Absolument pas : si le pavé est aussi lourd, c’est que chaque ligne de texte est illustrée…

Eh oui, nous avons là un projet complètement fou, qui pourrait paraître totalement vain à certains. Il est vrai que les illustrateurs sont toujours confrontés au même problème : si les images sont trop parlantes, nul besoin de lire le texte puisque l’illustration raconte tout. Il faut créer un univers visuel qui accompagne le texte pour le rendre visible, sans déflorer l’histoire au risque de l’abandon de la part du lecteur trop pressé qui se mettrait à parcourir les pages jusqu’à la dernière, pour comprendre trop vite l’intrigue et s’abstenir de la lire. Ici, on a beau feuilleter l’ouvrage en préambule, pas de problème : s’y plonger pour en capturer tous les détails s’impose très vite (et bien perspicace celui qui arrivera, sans tricher, ne connaissant pas encore cette triste histoire, à la deviner en se contentant de regarder les images…). On pense alors à Gustave Doré, le génial créateur qui arrivait à générer un univers en soi à la fois complémentaire et indépendant de ce qu’il illustrait. Et la frustration d’un livre illustré par Gustave Doré, dont les gravures en pleine page faisaient qu’on s’arrêtait dans sa lecture pour les dévorer du regard, c’est que toutes les phrases n’y ont pas leur pendant visuel, loin de là.

Avec Rébecca Dautremer, le lecteur amoureux des images est mieux que comblé : non seulement le texte est respecté à la virgule près (formidable traduction de Maurice-Edgar Coindreau), mais l’artiste se glisse dans ses interstices, en dévoile toute la complexité et la subtilité, accentuant ici le réalisme de ce drame de la Grande Dépression, instillant là davantage d’émotion dans ce regard de souris dont la truffe emplit une pleine page ou encore dans l’hybridation du vieillard Candy sur le corps duquel est greffé la tête de son vieux chien avec lequel il ne faisait qu’un, ajoutant de l’humanité au regard enfantin et innocent de Lennie, multipliant les détails répétés avec d’infimes variantes pour produire un effet cinétique qui nous plonge avec nostalgie dans un vaste pan du cinéma américain, de John Ford à Arthur Penn en passant par Hitchcock.

Tout fait sens dans ce riche carnet de croquis de luxe ; le style change sans cesse, mais on retrouve toujours des éléments qui aident à reconnaître leur auteur : belles pleines pages soignées, voire léchées, qui sont coutumières à l’artiste pour ses ouvrages antérieurs, présence des lapins (marotte absolue de l’autrice, dont on se souvient avec émotion avoir lu dans Télérama une interview déchirante où elle racontait le traumatisme enfantin de son lapin passé à la casserole), visages en lames de couteau et figures lunaires dotées de taches de rousseur. Comme pour une partition musicale, chaque personnage (y compris les animaux, cela va de soi) a droit à une ambiance visuelle distincte et le génie de Rébecca Dautremer consiste à les entrelacer merveilleusement, avec une évidence à la fois candide et maligne, à l’image des personnages principaux, George, petit et intelligent et Lennie, gros et grand simple d’esprit à la force herculéenne incontrôlable, sortes de Laurel et Hardy de tragédie grecque. La rencontre de leur deux univers graphiques – baudruches dignes des Pieds nickelés ou planches inspirées de l’art brut pour l’un, hyperréalistes visions proches de la Nouvelle Objectivité allemande ou mélancolie délavée et évanescente pour l’autre – est fascinante. Lucidité et naïveté jouxtent dans la même image, innocence et dépravation cohabitent dans cette partition riche et foisonnante. On pense à Wagner pour les leitmotive et à Mozart pour cette capacité à faire coexister des émotions contraires dans la même mesure, tout en les rendant explicites et sublimées. Une couleur prédomine et sert de fil conducteur à l’ensemble : il s’agit du rouge, celui des lèvres de la femme de Curley, de sa robe à pois, de la colère qui monte, du sang qui semble suinter des personnages et rosir, comme pour dénoncer la vie qui s’échappe.

Au cours de ce travail de fourmi où chaque page est empruntée à un univers artistique différent issu de publicités d’époques, de photographies ou de films…, Rébecca Dautremer s’est emparée de tous ces documents pour les faire siens. À raison d’une planche réalisée par jour (le tout à la main, sans ordinateur), l’autrice avoue s’être lassée à la fin de ces 428 pages, pour les 14 dernières, mais demande avec humour à ses lecteurs de ne pas lui en tenir rigueur, d’autant que les planches n’ont pas été réalisées dans l’ordre chronologique. Bien malin qui réussira à détecter ces soi-disant planches négligées : on a beau scruter les pages et feuilleter frénétiquement encore et encore ce beau livre, on ne les trouve pas…

POUR EN SAVOIR PLUS :

Sur le roman graphique
* La
fiche de présentation sur le site de l’éditeur.
* Un sujet sur Arte.
* France Culture, entretien avec Rébecca Dautremer.

Sur Rébecca Dautremer
* Le site de Rébecca Dautremer.
* Télérama, Dans l’atelier de l’artiste.
* France Inter, Dessiner Midi Pile.

Quelques sources visuelles
* La photographe Dorothea Lange (Wikipédia).
* Le photographe Mike Disfarmer.
* Le photographe Walker Evans.
* Musée de l’Orangerie,
dossier de presse de l’exposition sur La Peinture américaine des années 1930 « The Age of Anxiety ».

Sur Steinbeck et son roman
* Wikipedia, Des souris et des hommes.

Adaptations du roman
* Lewis Milestone, Trailer du film de 1939.
* Gary Sinise, Trailer du film de 1992.
* Comparaison des deux scènes finales des films de 1939 et 1992.
* J.-P. Évariste & P. Ivancic, extrait de la mise en scène au Théâtre du Palais-Royal, 2015.

Auteur : John Steinbeck, Of Mice and Men, 1937.
Traduit de l’américain par Maurice-Edgar Coindreau
Un roman graphique de Rébecca Dautremer
Pages : 428
Genre : Adaptation littéraire
Sortie : 14 octobre 2020
Éditeur : Tishina
ISBN : 979-10-91472-07-4
Note : **** 
Coup de  

L’AUTEUR :
« Rébecca Dautremer est née en 1971 dans les Hautes-Alpes. Diplômée des Arts Décos de Paris en graphisme, passionnée de photo, elle se tourne vers l’illustration jeunesse à l’occasion d’un premier album, en 1996, chez Gautier-Languereau. Il sera suivi de nombreux succès parmi lesquels L’Amoureux et le célèbrissime Princesses oubliées ou inconnues, ou encore d’objets insolites et impressionnants, comme Une Bible, avec Philippe Lechermeier, son complice de Princesses.

Un coup d’œil suffit à reconnaître son style unique. Artiste exigeante, généreuse et éprise de liberté, elle cherche toujours à repousser ses limites, gardant la fraîcheur et la modestie de qui remet son ouvrage sur le métier, depuis déjà… 20 ans cette année ! Ses originaux au format géant, véritables œuvres d’art recherchées par les collectionneurs, deviennent pour petits et grands les pages d’albums à contempler des heures, sans se lasser ».
Source : Site de Rébecca Dautremer.
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