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Le Roi des scarabées (Pandolfo et Risbjerg)

Le choix des bébés

Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg ont à leur actif plusieurs romans graphiques qui, tous, ont rencontré un franc succès critique. Le dernier ouvrage en date, Enferme-moi si tu peux, est d’ailleurs particulièrement remarquable. Cependant, quand on demande au dessinateur Danois Terkel Risbjerg de nous présenter ses différents « bébés », son choix se porte assez facilement sur Le Roi des scarabées, sans doute son préféré, confesse-t-il, tout en ajoutant, un peu dépité, que c’est celui qui a rencontré le moins de lecteurs.

En lisant cet album, on s’étonne de ce que ce chef-d’œuvre ait pu rater son public. Certes, la fin de l’histoire peut laisser un goût amer, tout simplement parce que la conclusion ne correspond pas forcément à celle qu’on attendait, d’autant qu’on s’attache fortement au héros principal et que c’est avant tout au lecteur de s’emparer de cette histoire pour l’achever comme bon lui semble. Nul doute cependant que ce superbe travail en noir et blanc finira par trouver la place qu’il mérite.

Librement adapté du roman Niels Lyhne de Jens Peter Jacobsen publié en 1880, Le Roi des scarabées raconte l’histoire d’Aksel, fils unique dont la mère, frustrée d’être contrainte à une petite vie étriquée à la campagne, rêve pour son enfant un avenir brillant de poète et de voyages merveilleux. Devenu adulte, Aksel s’installe à Copenhague, mais les femmes rencontrées qui auraient dû devenir ses muses le paralysent dans sa création…

Le scénario d’Anne-Caroline Pandolfo est limpide et précis, les dialogues toujours justes et le rythme fluide. Le lecteur se laisse facilement embarquer dans le récit de cette vie entre rêve et réalité, mais approchée au plus près des états d’âme de ses protagonistes. Est-ce son compagnon venu du Nord qui a permis à la jeune française de se fondre si bien dans l’univers d’un Andersen croisé avec celui de Kierkegaard ? Et le dessin de Terkel Risbjerg peut ainsi se déployer dans toute sa finesse, sa beauté et sa richesse, le couple travaillant depuis leur rencontre en parfaite osmose, pour ne pas dire en vases communicants. Le texte, quand il s’inscrit en blanc dans de larges aplats, par exemple, semble avoir été gravé ou gratté directement dans la matière noire.

Pour ceux qui ont l’habitude du travail de l’auteur danois, le style est aisément reconnaissable, notamment pour ces chevelures qui se déploient comme des lassos ou des cascades et ces visages simplifiés et pourtant si expressifs, notamment par les épais traits de crayon en guise de cernes qui soulignent à la fois la fatigue morale, le caractère buté et entier ou l’inadéquation au monde, par exemple. Le trait est virtuose et l’auteur joue habilement avec les possibilités du noir et blanc. On pense parfois à Félix Vallotton, pour cette capacité à jouer des contrastes et à faire naître, par de simples découpes à l’emporte-pièce dans le noir ou le blanc, un visage, un corps, le vent glacial, les traces dans la neige ou un animal fantastique… Certaines cases sont d’une beauté à couper le souffle et la plupart s’étirent sur toute la largeur de la page, en magnifiques panoramiques dignes des œuvres de ses compatriotes, et en premier lieu les cinéastes. Faut-il rappeler que le Danemark a produit des metteurs en scène aussi importants que Carl Theodor Dreyer (l’une des scènes du roman rappelle la séquence centrale d’Ordet, mais la résurrection attendue ne vient pas, on est ici trop profondément plongés dans le naturalisme) et plus récemment Lars von Trier, Thomas Vinterberg ou encore Nicolas Winding Refn ? Notre artiste a fait des études de cinéma et de philosophie à Copenhague et ses choix graphiques n’étonneront personne. Le style doit aussi beaucoup aux Suédois, du grand Victor Sjöström (avec notamment le sublime film Le Vent dont on trouve ici de nombreux échos) à Ingmar Bergman. Autre correspondance filmographique qui fera frissonner d’aise tout cinéphile : la séquence de rêve après la fuite des enfants dans La Nuit du chasseur.

On pourrait naturellement multiplier les correspondances et les citations, tant filmiques que picturales, mais il n’est qu’à se plonger dans le catalogue de la superbe exposition temporaire L’Âge d’or de la peinture danoise du Petit Palais à Paris (ou mieux, aller voir sur place cette merveilleuse muséographie encore visible au moins jusqu’au 17 janvier 2021) pour se rendre compte de la richesse artistique de ce pays du froid où les cœurs bouillonnent et la beauté ne demande qu’à s’épanouir, comme dans la fantaisie d’une Karen Blixen dont l’imaginaire infini n’a d’égale que la fulgurante beauté des grands espaces septentrionaux. Terkel Risbjerg en est le digne héritier et la rencontre de sa muse française n’a pas entravé sa création. Non seulement il est resté dans l’Hexagone et plus précisément en Alsace, mais en plus il y a fondé une famille et une ribambelle d’enfants de papier, dont le dernier, sans Anne-Caroline Pandolfo, est une version des Contes de Grimm qui vient tout juste de sortir. Quant au suivant, créé au sein du couple, il verra le jour au printemps prochain…

POUR EN SAVOIR PLUS :

Sur le roman graphique
* La
fiche de présentation sur le site de l’éditeur.
* Une belle critique de Laurent Proudhon sur Benzine.

Le roman adapté
* Niels Lyhne de Jens Peter Jacobsen, texte intégral en anglais.

Les auteurs
* Des planches originales d’Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg
.
* LGL, Le livre qui a changé la vie d’A.-C. Pandolfo.
* Interdit d’interdire, T. Risbjerg parle d’Enferme-moi si tu peux.

Cinéma danois, suédois et autre
* Victor Sjöström, Le Vent (The Wind), 1928, extraits.
* Charles Laughton, La Nuit du chasseur (The Night of the Hunter), 1955, scène de la fuite vers le fleuve. La scène a inspiré entre autres David Lean dans La Fille de Ryan ou François Ozon dans Les Amants criminels.
* Carl Theodor Dreyer, Ordet (La Parole), 1955, extraits.
* Gabriel Axel, Le Festin de Babette, 1987, d’après Karen Blixen.

Peinture danoise et européenne
* L’exposition du Petit Palais sur L’Âge d’or de la peinture danoise (1801-1864).
*
Les films liés à l’exposition sur Youtube (présentation, l’expo en 30 minutes), le catalogue et une critique d’Eryck de Rubercy dans la Revue des deux-mondes.
* Le peintre franco-suisse Félix Vallotton (1865-1925) : expo au Grand Palais, fondation ou corpus.

Scénario : Anne-Caroline Pandolfo
Dessins : Terkel Risbjerg
Librement inspiré du roman Niels Lyhne (1880) de Jens Peter Jacobsen (1847-1885) 
Pages : 222
Genre : Conte psychologique
Sortie : 1 octobre 2014
Éditeur : Sarbacane
ISBN : 978-2-84865-740-0
Note : ***

 

 

LES AUTEURS :

Anne-Caroline Pandolfo

est illustratrice, auteure et scénariste issue d’une double formation en Licence de Lettres Modernes d’abord et aux Arts Décoratifs de Strasbourg ensuite. Son premier album jeunesse : Les Artistes aux Editions l’Edune, sort en 2012. Il est suivi par trois autres albums aux éditions Amaterra, qui constituent le début d’une collection « Upsilotte & Pépito » (2013-2014 Le têtard têtu, Le nuage furibard, Le festin des gloutons.

Avec Terkel Risbjerg, elle est l’auteure et scénariste de plusieurs romans graphiques aux Éditions Sarbacane : Mine une vie de chat (2012), L’Astragale (2013), Serena (2018), Enferme-moi si tu peux (2019)
et d’autres en cours…

Terkel Risbjerg

Né à Copenhague en 1974, Terkel Risbjerg a étudié la philosophie et le cinéma à l’Université de Copenhague.

À la fin de ses études, il s’installe à Paris, où il travaille dans l’animation. Parallèlement, il travaille aussi comme décorateur, chef décorateur et storyboarder.

Mine, une vie de chat, publié chez Sarbacane en 2012, était son premier roman graphique.

Il vit et travaille aujourd’hui à Strasbourg.

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