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Le Dîner de Noël (Manunta)

Feel Good graphie

C’est d’abord la couverture qui attire le regard… Une maison isolée, de type victorien (on se croirait au rayon dédié aux décorations de Noël chez Harrods), de la neige qui tombe à gros flocons et ce titre, souligné par des guirlandes, avec deux boules dont une qui est cassée. Et puis ce cachet très élégant où se détache une chatte Bastet stylisée, logo des toutes jeunes Éditions Félès, qui semble attendre tranquillement qu’on lui ouvre la porte. Pas besoin de se forcer beaucoup pour acquérir ce livre de saison, à quelques jours du réveillon ! D’autant qu’on sent bien que l’ambiance se rapprochera davantage de celle d’un Tim Burton et de dîners de famille contrariés que celle de Disney et des bluettes sirupeuses habituelles.

De fait, une vieille dame, Agnès, se prépare au traditionnel repas du Réveillon et attend avidement le retour de l’un de ses fils, absent de la fête depuis plusieurs années. Les autres enfants sont tous plus ou moins en crise et les tensions vont s’exacerber, jusqu’à une succession de petits événements cumulés qui vont permettre à tout un chacun de se retrouver.

L’histoire est belle et le lecteur pourra aisément se reconnaître dans l’un ou l’autre de ces personnages, joliment troussés. Si la première partie nous fait découvrir posément les protagonistes sous un jour qui ne leur est pas forcément favorable, la seconde partie s’accélère et oblige chacun à se dévoiler et à laisser affleurer la part d’humanité qui le caractérise. Ce qui nous place dans une structure qui n’est pas sans rappeler LE classique de Noël, qui passe tous les ans à cette époque sur les écrans de télévision italiens, à savoir La vie est belle, merveilleux « Feel Good Movie », que l’on voit apparaître d’ailleurs sur un écran de télévision, mais que personne ne regarde, excepté le lecteur.

Il se trouve que l’auteur, précisément, est Italien, originaire de Naples. Giuseppe Manunta a commencé sa carrière dans le Nord du pays, il y a 25 ans. Installé depuis à Strasbourg, il y développe son œuvre de fumettista, autrement dit de bédéaste, en variant les styles, mais avec un goût très prononcé pour les pin-up. Manunta est en effet un fan de Milo Manara, une référence absolue en matière de dessin érotique. De fait, les 120 pages du roman graphique, quand bien même il s’agisse d’une chronique familiale, renferment leur lot de jolies filles, de la journaliste sexy qui interviewe le fils célibataire endurci, à la maîtresse du gendre adultère, en passant par les tableaux du salon ou le calendrier dans l’atelier de Chris, le fils à l’amitié trahie. L’ouvrage n’est donc pas tout à fait tous publics, quoique jamais vulgaire, bien au contraire.

Ce conte de Noël se veut de portée universelle et fait potentiellement écho à l’histoire personnelle de chaque lecteur, l’arrière-plan s’avère très réaliste avec un ancrage topographique profondément strasbourgeois. Les héros parcourent méticuleusement la ville, de la gare à une maison isolée en face du marché du quartier périphérique de Neudorf, en passant par les Ponts Couverts de la Petite France et le Marché de Noël devant la cathédrale. Si l’intrigue est intelligemment et habilement menée, l’univers graphique se révèle également très subtil. Toutes les cases ou presque sont situées à Strasbourg et aisément reconnaissables, ce qui n’empêche pas des petits détails de transformer les strips qui pourraient très bien se rapporter à des scènes new-yorkaises des années 1950 ou à des ambiances à la Simenon. On pense surtout, au fil de ces séquences très filmiques aux cadrages recherchés, au cinéma américain (Capra, Cassavetes, Mankiewicz ou encore Ford), mais certaines cases semblent tout droit issues de l’imagination d’un François Ozon, Alain Resnais ou Jean-Pierre Jeunet et pourquoi pas des Dino Risi ou Vittorio De Sica. Le cinéma est très présent dans l’histoire, car on voit notamment sur le téléviseur de Sadim des images d’Un fauteuil pour deux, ce qui nous aide à comprendre que l’amitié perdue ne l’est que provisoirement, par exemple. Dans le hall de la gare, des affiches du Père Noël est une ordure côtoient celle de Joyeux Noël qui raconte l’histoire vraie de soldats ennemis se tendant la main lors d’une trêve improvisée en 1914. Et bien sûr, les retrouvailles de nos personnages se font devant l’affiche de la Vie est belle…

Quelques trouvailles de structure enchantent également le regard. Par exemple, et cela se trouve très précisément au centre de l’ouvrage, une double page montre l’appartement d’Agnès vu du ciel, comme si on avait enlevé le plafond, et les gouttières scindant habituellement les cases servent de murs de séparation. Nous voici au-dessus d’une maison de poupées de type moderne, où se noue le drame intime d’une famille dans laquelle chacun traîne sa solitude, ce qui est souligné par l’emploi délicat de l’aquarelle et le travail sur les ombres qui accentuent l’isolement de chaque protagoniste, y compris dans la même pièce.

Sorti initialement pour les fêtes en 2019, le Dîner de Noël revient pour un Noël 2020 un peu particulier avec une nouvelle couverture. Il a les honneurs de la vitrine complète de l’Office du Tourisme de Strasbourg alors que, ironie du sort, le marché de Noël est absent tout comme les touristes pour raisons de crise sanitaire. Gageons que ce rendez-vous raté se soldera, comme dans le roman, par des retrouvailles différées d’autant plus belles l’année prochaine.

Alors, Le Dîner de Noël, le « Feel Good Comics » à relire à chaque réveillon de Noël, en même temps qu’on regarde le film de Capra précédemment cité, La vie est belle, ou en écoutant le récit de Noël d’Auggie Wren de Paul Auster raconté par Harvey Keitel dans Smoke ? À moins qu’on relise Charles Dickens, pour l’ambiance victorienne, en écoutant quelques Christmas Carols… À chacun de se choisir sa mise en scène du Dîner de Noël, en toute intimité.

POUR EN SAVOIR PLUS :

Sur le roman graphique
* La
fiche de présentation sur le site de l’éditeur.
* L’interview de Giuseppe Manunta par Alexis Seny.

Sur Giuseppe Manunta
* La page Facebook de l’auteur.
* La page Instagram de l’auteur.
* Wikipédia, la fiche de l’artiste.

Noël au cinéma
* Frank Capra, It’s a Wonderful Life (La vie est belle), 1946.
* Jean-Marie Poiré, Le Père Noël est une ordure, 1982.
* John Landis, Trading places (Un fauteuil pour deux), 1983.
* Wayne Wang et Paul Auster, Smoke (Auggie Wren’s Christmas Story part 1 and 2, sans sous-titres), 1995
.
* Christian Carion, Joyeux Noël, 2005
.

Détails et petites histoires
* La maison du 98a route du Polygone à Neudorf, sur Archiwiki.
* Le musée John Soane et le monument qui a inspiré la cabine téléphonique.
* Le site de Luc Arbogast.
* La Zombie Walk de Strasbourg et la version de Giuseppe Manunta.
* Bartek.

Auteur : Giuseppe Manunta
Pages : 120 (dont un cahier « Dans les coulisses »)
Genre : Chronique familiale
Sortie : 18 novembre 2019
Éditeur : Félès
ISBN : 9782956781417
Note : ***

 

 

Giuseppe Manunta s’est prêté au jeu du Questionnaire de Proust BD et a répondu en images aux 30 questions.

Points de détails et petites histoires

* La maison dans laquelle se déroule cette histoire est celle qu’a habitée Giuseppe Manunta pendant huit ans, juste en face du marché de Neudorf. Il s’agit d’une belle maison art nouveau située au 98a route du Polygone. L’auteur l’a néanmoins quelque peu transformée, l’isolant, dans une ambiance digne des Aristochats, alors qu’elle est encadrée de bâtiments dans la réalité. Il la cercle de chattes Bastet en acrotères aux quatre coins et la transformant en maison victorienne qui ressemble beaucoup, dans sa forme, à la célèbre cabine téléphonique anglaise, elle-même inspirée d’un monument créé par le génial architecte John Soane.

* Le musicien des rues qui avait beaucoup impressionné Giuseppe et qu’on voit devant les petits chalets de Noël aux pieds de la cathédrale, page 40, est Luc Arbogast, entretemps devenu célèbre.

* Jules, le célibataire endurci, est souvent entouré de nounours, mais aussi d’autres jouets, comme une fusée dont on reconnaîtra aisément la correspondance, page 45, ou encore une figurine de zombie (petit clin d’œil à la Zombie Walk de Strasbourg qui a inspiré à Giuseppe Manunta une série de revenants inachevée à ce jour…).

* Au bas de la page 66, des bougies, des fleurs et un nounours déposés à un coin de rue rappellent le souvenir de l’attentat de Strasbourg du 11 décembre 2018 et l’on reconnaît parmi les victimes, en bas à droite, Bartek, très influent dans le monde bédéphile de Strasbourg. En effet, le jeune homme hyperactif et généreux s’occupait de faire rayonner le festival Strasbulles.

* Quand Chris rentre dans son atelier de cordonnier, en haut de la page 97, le calendrier à gauche de la porte montre une pin-up, ce qu’assume l’auteur. En revanche, il prétend ne pas avoir fait exprès de montrer les outils, de l’autre côté de la porte, de façon à ce qu’ils créent un XII, comme pour les douze coups de minuit d’une Cendrillon qui aurait perdu son soulier. Et pourtant, page 26, l’enseigne de sa boutique montre ostensiblement un soulier rouge très contes de fées. Message subliminal ou acte manqué ?

* Le selfie final montre, sur le côté droit, la petite bibliothèque déjà vue page 60. Mais cette fois, on y a disposé deux objets : le personnage fétiche de Giuseppe, Giunchiglia, et une chatte Bastet, l’emblème de la jeune maison d’édition alsacienne Félès.

L’AUTEUR :

Giuseppe Manunta

Après une formation classique dans des écoles d’art, le Napolitain Giuseppe Manunta s’est spécialisé dans l’info graphisme. Au début des années 1990, il devient auteur de bandes dessinées. Cinq ans plus tard, il démarre le projet Giunchiglia, une aventurière gentiment polissonne, qui sera édité en français en 2007 par Clair de Lune. Aux Éditions du Long Bec, l’illustrateur met sa palette au service de la série Zombie Walk en 2013.

Aux éditions Félès, il a participé à l’album collectif HiéroglypH : Des aiguilles dans la gorge. Son dessin est suspendu entre la fraicheur de l’impact visuel et la délicatesse des couleurs à l’aquarelle. 

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