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Carnet d’un voyageur immobile dans un petit jardin (Bernard)

Inventaire d’un pré vert et de toutes les couleurs

Ce livre-là, on n’a pas du tout envie de le prêter : aucune chance pour qu’il revienne ! Mais on a une furieuse envie de l’offrir à tout va, d’en laisser traîner un exemplaire sur un banc à proximité d’un jardin peu exploité ou d’une pelouse trop nette pour laisser une petite place à une fleurette ou un oiseau. On voudrait l’envoyer à tous les enseignants ou parents soucieux de transmettre l’amour de la nature à leurs enfants sans savoir réellement comment s’y prendre (quand il s’agit de répondre aux questions : “comment ça s’appelle ? Pourquoi ce nom ?”). On voudrait qu’il devienne le livre de chevet de ceux qui ne regardent jamais de près un arbre ou une fleur. Bref, voici un ouvrage essentiel !

Comme s’en explique Fred Bernard, auteur de livres pour la jeunesse depuis un bon quart de siècle, ce fort livre de 200 pages est le fruit d’une longue gestation. L’illustrateur a commencé par acquérir, dans un petit village de Bourgogne, une bâtisse et un terrain en 1999. Au départ, la demeure ne peut servir que de résidence secondaire, ce qui ne suffit pas à concrétiser le projet, mais les observations se succèdent et le jardin évolue. Puis, c’est l’installation permanente en 2018. Tout d’abord, l’auteur consacre une page à un mois, puis le rythme se ralentit et c’est toute une année et demie qui va, au fil des saisons, lentement et patiemment permettre de noter les petits riens (façon de parler !) d’un jardin qui évolue de jour en jour et dont on suit le rythme et les changements avec exaltation. Faites initialement pour lui-même (ou tout au moins pour ses enfants et ses proches), ces pages sont cependant extrêmement didactiques et bien renseignées : on y apprend sans cesse et les exemples choisis tout comme les différentes techniques appliquées permettent de bien visualiser et différencier les spécimens. Spécimen, quel vilain nom, d’ailleurs, car les feuilles, les plantes et les animaux parlent quand les oiseaux nous chantent des comptines ou des tubes.

Selon son habitude, Fred Bernard remplit des carnets de voyages qu’il utilise ensuite quand il réalise un livre illustré ou une bande dessinée. Ici, c’est un beau carnet qui lui sert de journal et de récit de voyage sur un espace plus que délimité, puisqu’il s’agit de son jardin, où l’artiste dessine au feutre à pointe fine puis ajoute la couleur à l’aquarelle. On y voit une plante (toujours précisément nommée, avec des petites astuces pour aider la mémorisation) bourgeonner, fleurir, se développer, mourir puis renaître et des renvois aux pages précédentes permettent de comparer les différents états.

On se délecte des trouvailles de l’artiste : les gouttes de pluie qui rebondissent sur les mots, les planches qui pourraient sortir de manuels de botanique détournés (la petite souris qui apparaît derrière le champignon Tricholome couleur de souris, par exemple), les pages d’herbier qui se transforment en œuvres plus célèbres (on pense à la Grande Touffe d’herbe de Dürer, aux planches de Linné ou aux compositions de Redouté, par exemple), mais toujours avec une rapidité d’exécution qui accentue encore le caractère intime de l’entreprise. On apprécie, pages 58 et 59, de voir le jardin en entier à vol d’oiseau, avec points de repères et légendes, on s’amuse des petites anecdotes, de la variété des plantes répertoriées, de la beauté des érables japonais en mai, page 191, mais aussi de la singularité de l’érable acquis au marché aux plantes rares, dont il est interdit de faire des boutures, page 205 ; on s’émerveille aussi des métamorphoses de la pivoine coralline, de la page 18 à 190, avec 7 aspects différents. Il faut préciser que le bédéiste a ramené des graines de ses voyages, ce qui enrichit encore le jardin. Un index vient utilement compléter le vaste travail et permet mieux encore de se rendre compte de l’immense variété de faune et flore décrites… On sourit des gags (les pigeons de la page 97 qui ont peur de croiser le faucon pèlerin de la page 108) qui nous poussent à faire une pause pour mieux regarder, réfléchir, ou revenir en arrière. Et par-dessus tout, c’est l’intérêt pour l’histoire et l’érudition qui fascinent ici, tout comme la propension à savoir observer les petites variations, avances ou retards de floraison d’une année à l’autre.

Un tout petit bémol : le papier du fac-similé du journal originel est épais et n’a pas la texture de l’original (qu’on voit d’ailleurs, alors que Fred Bernard y réalise une page en direct, dans un petit reportage dont le lien est mentionné sous cette chronique), mais qu’à cela ne tienne, le caractère à la fois intime et universel de l’œuvre emporte l’adhésion. On ne s’étonnera pas que l’auteur achève l’ouvrage avec une dédicace à l’attention de La Hulotte, cette épatante (nécessaire et incontournable) revue avec laquelle il partage les qualités pédagogiques et didactiques, la beauté et l’originalité de la présentation, la pertinence des informations apportées et l’humour qui pimente le tout. Avec un tel guide, on ne peut que vouloir se lancer dans une aventure similaire et se faire confiance pour espérer faire croître et prospérer un jardin aussi naturel et extraordinaire que celui dont on a partagé l’intimité. À compléter, cependant, par la lecture du formidable L’Oasis de Simon Hureau, sorti pour ainsi dire à la même date. L’hymne à la nature, à la biodiversité, à la tolérance pour toute vie, à l’émerveillement devant la moindre feuille, à la jouissance des trésors qui nous sont offerts – on s’arrête là car la liste pourrait être longue – cet hymne, donc, qui est un merveilleux manuel, est un superbe cadeau dont on ne peut être qu’infiniment reconnaissant.

Comme son auteur dont on sent qu’il a passé beaucoup de temps à regarder par la fenêtre en nous restituant son champ de vision, on a envie de se trouver un joli trou de verdure et de se coller au carreau pour ne rien rater de la magie des cycles de vie des plantes et des hôtes qu’elles abritent… Et l’on sait que Fred Bernard a déjà réalisé plus de 200 pages supplémentaires depuis l’achèvement de son beau journal. À quand le deuxième épisode ?

 

POUR EN SAVOIR PLUS :

Sur le roman graphique
* La
fiche de présentation sur le site de l’éditeur.
* France Inter, Comment dessiner carnet
* La Charte, Dans les petits papiers de… Fred Bernard, où l’on voit l’auteur chez lui travailler sur le carnet original.
* Un sujet sur France 3 Régions.
* France Inter, critiques de deux romans graphiques sur les jardins.
* Un livre dans ma valise, une critique du livre.
* Marie-Claire, critique du livre.

Sur Fred Bernard
* La page Instagram de Fred Bernard.
* La page Wikipédia de Fred Bernard.
* France Culture, plusieurs podcasts sur Fred Bernard.

Quelques liens
* Le journal La Hulotte.
* Pierre Lacour, Promenades photographiques, des listes impressionnantes de variétés de fleurs.
* Bibliothèque municipale de Lyon, Les Roses de Redouté, 1814-1824.
* Gallica, Buffon, Histoire naturelle, 1749.
* La boutique de plantes rares de Guy Maillot à Bézouotte, signalée page 205.
* Tout savoir ou presque sur les oiseaux.
* Tout savoir ou presque sur les champignons.
* Les Hospices de Beaune, présentation de l’Hôtel-Dieu (pages 120-121).
* Le château de Commarin mentionné pages 50-51.
* Le village de Savigny-les-Beaune où se trouve le jardin.
* Pour découvrir Le Chevalier d’Harmental d’Alexandre Dumas, cité page 146.
On s’arrête là, car il y aurait des centaines de références à couvrir !

Auteur : Fred Bernard
Pages : 218
Genre : Journal, jardins
Sortie : 3 juin 2020
Éditeur : Albin Michel
ISBN : 9782226445926
Note : ****
Coup de  

L’AUTEUR :

« Fred Bernard est né en 1969 à Beaune, en Bourgogne. Avec François Roca, son complice depuis l’École Émile-Cohl de Lyon, il publie de nombreux albums, souvent primés. En BD adulte, il écrit et illustre une saga de plusieurs tomes, Jeanne Picquigny chez Casterman, ou, chez Glénat, les Chroniques de la vigne et les Chroniques de la fruitière. Son très personnel Carnet d’un voyageur immobile dans un petit jardin est sorti en juin 2020. Depuis 2017, est Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres ».

Source : Albin Michel.
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