LE COIN DE LA CRITIQUE BD, ROMANS GRAPHIQUES, MANGAS, ETC.
L’Homme le plus flippé du monde (Grosjean)

Sueurs et tremblements

Sorti juste après le déconfinement du printemps 2020, le premier tome des aventures de l’Homme le plus flippé du monde nous offre un inventaire circonstancié des « Petites terreurs du quotidien ». Le sujet n’est pas forcément réjouissant a priori, mais son traitement s’avère très drôle quand y met son nez et c’est avec une délectation jouissive qu’on se plonge dans la lecture de ce quasi-dictionnaire des petits travers de monsieur Tout-le-monde. Le volume est paru chez Delcourt, dans la collection « Shampooing » dirigée par Lewis Trondheim, ce dont on ne s’étonne pas, tant le minimalisme efficace du jeune Théo Grosjean est proche de l’univers du créateur de Lapinot.

Tout commence, après une grande crise d’angoisse dans le train, par l’idée d’en faire une publication sur le compte Instagram du jeune natif de 1995. Voilà qui explique le format carré de toutes les cases de l’album, qui reprennent le calibrage des post du célèbre réseau social et puisque les publications sont limitées à 10 images qu’on peut feuilleter, chaque histoire compte une case de présentation et 9 autres pour le développement de l’historiette. Le succès est immédiat (on compte aujourd’hui plus de 146 000 suiveurs !). Le roman graphique reprend la série avec quelques inédits.

Anxiété, stress, angoisse, appréhension, tous les synonymes de la peur ou presque y passent et se trouvent déclinés dans les dessins simplifiés du jeune artiste, grand amateur de la « ligne claire » franco-belge. Les génériques de chaque saynète, à eux seuls, témoignent admirablement de ces transpositions inquiètes. On retrouve dans la première case le titre du livre, L’Homme le plus flippé du monde, donc, sous lequel apparaît l’intitulé de l’historiette accompagné d’un dessin qui résume l’ensemble. À elle seule, la typographie à chaque fois différente traduit toutes les nuances de l’angoisse, la plus efficace restant encore celle du trait à l’ondulation serpentine, idéal équivalent des stupeurs et tremblements du jeune homme. Cela finit par tenir du gag car, même lorsque le héros est apparemment calme, c’est-à-dire sans les goulettes de sueur envahissantes, un aspect tranquille encore renforcé par le trait de contour très net, il porte systématiquement soit un pantalon fuseau dont les plis trahissent les craintes de son propriétaire, soit un pull en laine aux sinuosités nerveuses, surmontée d’une chevelure frisée ou en pétard aux mouvances éloquentes, très cartoonesques. Par ailleurs, certains motifs récurrents interviennent comme une signature, tels le Cri de Munch que Théo Grosjean décrit lui-même comme « un smiley pour représenter l’angoisse ». Il est vrai que les déformations et abstractions de ce cri rappellent le masque du tueur des Scream de Wes Craven. Et le motif revient dans certains éléments de détail, comme le logo du rabat de l’ordinateur du flippé, qui ressemble davantage à ce smiley qu’à une pomme…

Ce qui frappe lorsque l’on rencontre le jeune artiste, c’est sa grande maturité, son calme et sa maîtrise de soi apparents. Un peu comme si la réalisation de ce travail lui avait servi de thérapie. Il explique très justement, d’ailleurs, qu’avec un peu de recul, on s’aperçoit vite que l’anxiété est drôle car ce qui est vécu comme une situation extrême n’est dans la réalité qu’une expérience anodine. Et c’est précisément ce que l’on ressent en lisant ces historiettes : la panique éprouvée dans les petits riens du quotidien, parce que quelqu’un tente d’ouvrir la porte des toilettes pourtant finalement bien fermée, puisque le sac laissé quelques instants sur le siège voisin avec pour effet immédiat de se projeter dans l’attentat qui va forcément survenir et de se voir déchiqueté alors que le propriétaire en suées était simplement allé chercher le contrôleur faute d’avoir pu composter son billet… Tous ces petits riens qu’on est nombreux à avoir vécus et qu’on a tendance à refouler sont effectivement drôlissimes quand on y pense, une fois la tête froide ; et l’homme le plus flippé du monde, s’il est évidemment l’alter ego de l’auteur, nous présente un miroir même pas déformé ou tout un chacun se reconnaîtra. Il fallait avoir du cran, cela dit, pour parler de toutes ces petites choses peu glorieuses. Théo Grosjean, comme les grands timides, ose et ne craint pas le ridicule. Et justement, il n’est jamais risible, ni pathétique et certainement pas grossier ou grotesque. Bien au contraire, il y a là quelque chose d’universel dans ce journal intime en noir et blanc avec pour seule couleur un orangé un peu jaune (l’orange qui est attirant et le jaune un peu anxiogène, non pas glauque mais alarmant, selon les propos de l’auteur). On sent que la démarche a dû être fortement cathartique pour son auteur et elle le sera aussi, on le sent, pour les lecteurs anxieux à degrés divers que nous sommes.

Un tome 2 vient de sortir, dont la critique dit grand bien. Par ailleurs, Théo Grosjean, grand boulimique de travail, écrit depuis la rentrée de septembre 2020 dans le Journal de Spirou l’histoire d’Elliot au collège (un enfant anxieux, inspiré de son enfance, mais dans un registre moins autobiographique) et un autre projet, très différent, est décalé au printemps 2021 pour cause de pandémie dont on se laisse la surprise. Un auteur à suivre…

POUR EN SAVOIR PLUS :

Sur le roman graphique
* La
fiche de présentation sur le site de l’éditeur.
* Boîte noire, Présentation de la BD, 4′ (Théo Grosjean montre comment il dessine son personnage).
* La Quille, entretien en podcast avec Théo Grosjean d’une durée de 24′.

Sur Théo Grosjean
* Le site Instagram de Théo Grosjean.
* Brut, Anxiété généralisée (entretien vidéo de 3′).
* Sens Critique, Interview (Théo Grosjean dessine son angoisse en 10′).

Quelques-unes de ses influences en BD
* Marjane SatrapiPersepolis, 5 tomes, adaptés au cinéma.
* Osamu Tezuka, Ayako.
Lewis TrondheimDonjon.
* Shigeru MizukiLa Vie de Mizuki.

Angoisse
* Wikipedia, Dépersonnalisation.
* Wikipedia, Déréalisation.

Auteur : Théo Grosjean
Pages : 128
Genre : Autobiographie
Sortie : 17 juin 2020
Éditeur : Delcourt
Collection : Shampooing (dirigée par Lewis Trondheim)
ISBN : 9782413024095
Note : ****   

L’AUTEUR :

Théo Grosjean

«  Date de naissance : 01/01/1995 (26 ans). 

Après des études à l’École Émile Cohl, Théo Grosjean entame sa carrière d’auteur de bande dessinée.

Il publie d’abord une bande-dessinée chez Jungle, co-écrit et co-dessiné avec Auriane Bui, L’Empire du pire (2017).

Théo Grosjean décroche la Pépite BD 2018 au Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, pour son album Un gentil orc sauvage.

Il vit à Lyon ».

Source : Book Station.
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