LE COIN DE LA CRITIQUE BD, ROMANS GRAPHIQUES, MANGAS, ETC.
Halifax mon chagrin (Quellat-Guyot et Regnauld)

Histoires d’eaux meurtrières…

Si l’on connaît bien la tragédie du Titanic et le déroulé des événements qui ont conduit au naufrage de l’insubmersible en 1912, notamment grâce au cinéma, il est néanmoins des aspects de la catastrophe qui ont été moins relayés ou utilisés dans la fiction. Qu’a-t-on fait, par exemple, des dépouilles de celles et ceux qui avaient pu sauter à l’eau mais sont morts de froid avant d’avoir pu être sauvés, dérivant à la surface des eaux glacées parce qu’ils avaient un gilet de sauvetage ? Voici un argument qui, à lui seul, aurait pu servir de toile de fond au roman graphique qui nous intéresse, Halifax mon chagrin. C’est en effet à Halifax, en Nouvelle-Écosse, qu’on a coordonné les efforts de rapatriement des corps après le naufrage et que les dépouilles non récupérées dans les familles ont été enterrées. Mais comme les cercueils et la glace manquaient pour l’ensemble des cadavres, il a été décidé de ne ramener que les morts identifiés de 2e et de 1ère, au détriment des voyageurs de 3e classe, ce que l’on sait depuis que les conversations entre les membres de l’équipage de croque-morts et la compagnie à qui appartenait le paquebot ont été rendues publiques. Cet épisode véridique est donc le point de départ d’un polar où interviendront également deux événements tout aussi réels mais bien moins connus encore (en dehors du Canada) : le naufrage de l’Empress of Ireland en mai 1914, qui a tout de même fait 1012 victimes, puis l’explosion de Halifax, en 1917, la plus grande déflagration avant les bombes atomiques où l’on a décompté près de 2000 morts, plus de 3000 blessés dont beaucoup d’aveugles et quelque 25000 sans-abris. On comprend dès lors pourquoi Halifax a pu être qualifiée de « Ville du chagrin ».

L’intrigue policière qui se greffe sur cette trilogie de calamités permet de mettre en lumière ces désastres, avant tout humains, mais aussi un certain nombre d’injustices, en pointant des réalités là encore partiellement méconnues. Le héros de l’histoire est un Micmac. Si comme moi, vous avez besoin d’explications (avant de lire l’ouvrage, je pensais qu’un micmac était un imbroglio, ce qui est vrai, mais l’origine de ce dernier terme n’a rien à voir avec notre ethnie), les Micmacs sont des autochtones de la côte nord-est de l’Amérique. Et les Amérindiens ont été considérés comme des citoyens de seconde zone qu’on a acculturés, ou plutôt éduqués à l’occidentale dès l’enfance, en les arrachant à leur famille et à leurs traditions. De ce qu’on peut appeler un génocide culturel, l’histoire racontée dans Halifax mon chagrin expose bien des aspects. Le contexte est donc très riche et peu importe si les développements de l’intrigue, au demeurant bien ficelée, laissent assez facilement deviner ce qui va se passer. Un peu comme pour un opéra, ce qui compte, c’est la façon dont les événements sont racontés et le déploiement de la psychologie des personnages qui emporte l’adhésion. On ne s’ennuie en effet pas un instant à la lecture de ce livre dont on a du mal à s’arracher avant que d’en avoir terminé. Didier Quella-Guyot, le scénariste, auteur d’une thèse sur la BD, connaît les rouages du métier et accumule les albums depuis trente ans.

L’esthétique de Pascal Regnauld est, quant à elle, fascinante. On remarque d’emblée les cernes qui, au lieu du noir traditionnel, sont blancs et, par endroits, donnent l’impression d’avoir affaire avec des négatifs. Ces coulures blanches créent également des effets de transparence et permettent de jouer avec les différents plans et les niveaux de profondeur. L’eau, la neige, le frimas, la pluie, les reflets dans les flaques ou sur le sol permettent de somptueux résultats (les éclaboussures d’eau dans le sillage de la baleine, par exemple). La couleur consiste essentiellement en des applications de bleus-gris ou beiges pâles. Mais à y regarder de plus près, le nuancier, très riche, s’intensifie subtilement pour accentuer ici les sentiments, là une action violente, ailleurs une catastrophe inéluctable.

Certaines scènes marquent durablement même si elles sont traitées brièvement, comme celle du Titanic : très belle idée que d’avoir choisi de montrer les corps flottant à la verticale en ombres chinoises et en transparence pour la partie immergée. Plus loin, la visite guidée de la ville de Halifax où l’on suit les personnages perdus dans des plans très larges où se détaillent très précisément les architectures et accessoires bien ordonnées, des tuiles des toitures aux ferronneries de la grille du cimetière, qui contrastent avec les images de dévastation qui vont suivre. Certaines séquences évoquent des ambiances hitchcockiennes (pour quasiment l’intégralité de son ample filmographie), tant dans leur rythmique que pour les physionomies, très typées, tout comme pour les costumes et les décors. Le cinéma semble servir de fil conducteur : chaque page ou presque évoque un classique : les amas de bois paraissent tout droit sortis des chefs-d’œuvre de Buster Keaton, par exemple. Mais on trouve aussi des réminiscences de western ou de spaghettis, de découpages à la Tarantino ou à la Welles. Une autre influence pourrait avoir été prépondérante, mais cela est peut-être l’effet du hasard : le très beau film de François Truffaut, L’Histoire d’Adèle H., montre la fille de Victor Hugo, interprétée par la sublime Isabelle Adjani, dans la ville de Halifax. La jeune femme, devenue folle d’amour, erre dans les rues de la ville dans une atmosphère brumeuse à l’étrange poésie dont on peut trouver un équivalent dans Halifax mon chagrin.

Une très belle réussite que cet ouvrage qui devrait plaire à l’amateur de polars autant qu’au cinéphile et comprend plusieurs niveaux de lecture.

POUR EN SAVOIR PLUS :

Sur le roman graphique
* La
fiche de présentation sur le site de l’éditeur.
* Une critique sur BD Zoom par Laurent Lessous.
* Une critique sur Figaro nautisme.
* Une critique sur ActuaBD par Patrice Gentilhomme.
* Une critique dans Casemate n° 146, pages 38 à 43, à feuilleter ici.

Les naufrages du Titanic et de l’Empress of Ireland
* La fiche Wikipédia sur le Naufrage du Titanic.
* Un documentaire de 60′ sur le naufrage du Titanic.
* La page Wikipédia sur le naufrage de l’Empress of Ireland
.
* Un sujet sur sur l’Empress of Ireland de 3′ pour les 100 ans de la tragédie, sur Radio-Canada Info.  

L’explosion d’Halifax
* Un reportage de 4 minutes sur l’explosion de Halifax en 1917 sur Radio-Canada info.
* Un article de l’Encyclopédie canadienne sur l’Explosion de Halifax
.
* La fiche Wikipédia sur l’Explosion de Halifax.

Micmacs et Amérindiens 
* Un superbe documentage de Gwenlaouen Le Gouil diffusé par Arte sur les enfants Amérindiens de 1h13, Tuer l’indien dans le cœur de l’enfant, 2020.
* La fiche Wikipédia sur les Micmacs.
* Une riche documentation sur les Amérindiens du Québec

Autres
* La page Wikipédia consacrée au film de François Truffaut, L’Histoire d’Adèle H., 1975 et la bande annonce

Scénario : Didier Quellat-Guyot
Dessins : Pascal Regnauld
Pages : 108
Genre : Policier
Sortie : 2 mai 2021
Éditeur : Félès
ISBN : 9782956781486
Note : ***

 

 

LES AUTEURS :

Didier Quella-Guyot

Depuis une thèse consacrée en 1989 à la bande dessinée et parallèlement à sa carrière d’enseignant agrégé de Lettres Modernes, à Poitiers, Didier a multiplié les actions en faveur du Neuvième Art. C’est ainsi qu’il a organisé des stages et des expos et qu’il a dirigé la collection “La BD de case en classe” jusqu’en 2014. Chez Magnard, il rédige les éditions pédagogiques des Phalanges de l’Ordre Noir en 2009, et des Idées Noires en 2010.  Depuis 1990, il endosse le rôle de rédacteur en chef du site L@BD et signe la chronique “BD Voyages” sur BDZoom.com dès 2010.

Il a commencé à écrire des scénarios dans les années 1990 et son premier album Mélusine Fée serpente parut en 2000. Depuis, il compte environ une trentaine d’albums à son actif, un roman jeunesse et deux recueils de nouvelles policières publiés en 2013 (description auteur des Éditions Félès)

Pascal Regnauld

Pascal Regnauld débute dans le secteur de la communication comme graphiste puis occupe le poste d’illustrateur/roughman.

Il fonde ensuite un studio de création publicitaire à Reims de 1987 à 1994. Depuis 1995, parallèlement à son activité d’illustrateur freelance, il collabore à la série Les Enquêtes de l’Inspecteur Canardo de Benoit Sokal aux éditions Casterman.

Après plusieurs collaborations dans des ouvrages collectifs portant sur la Grande Guerre (14-18), il réalise Trou de mémoire en 2015 avec Roger Seiter.

En 2018, Pascal réitère l’expérience avec Roger Seiter sur Balle Tragique pour une Série Z aux Éditions Glénat (description auteur des Éditions Félès)

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Comme souvent, la réalité dépasse la fiction. Ici, il ne faudra pas moins de 278 pages pour raconter par le menu la tragique histoire d’une erreur judiciaire et d’un acharnement juridique. Cela se passe en France, c’est arrivé il y a quelques années à peine et on se pince pour y croire. Avec un scénario pareil et une aventure aux développements aussi abracadabrantesques, n’importe quel auteur serait pratiquement certain de ne pas trouver preneur chez la plupart des éditeurs. C’est ce qui risquait d’arriver à Sébastien Girard, l’auteur de ce roman graphique tout à fait singulier dans la forme et bouleversant dans le fond. Mais, par chance, le jeune homme a rencontré à Angoulême Blandine Lanoux, de la maison Félès, et lui a montré le roman achevé. L’éditrice, enthousiaste, a tout fait pour donner vie à ce projet militant et profondément humain.

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